
Le titre Mare Nostrum, « notre mer », vient de l’expression latine utilisée par les Romains pour désigner la Méditerranée à mesure que leur puissance s’étendait sur ses rivages. La mer, autrefois parcourue par des peuples, des cités et des royaumes rivaux, devenait ainsi, dans le langage de Rome, une mer placée sous son autorité.
Le terme porte donc dès son origine une ambiguïté essentielle : celle d’une mer qui relie les peuples, mais que les puissances cherchent aussi à posséder.
Cette charge historique a été réactivée bien plus tard par le fascisme italien de Mussolini, qui puisa dans l’imaginaire de la Rome impériale pour justifier ses propres ambitions méditerranéennes. Le « notre » du titre est ainsi inséparable d’une longue histoire de conquêtes, d’empires et de frontières.
C’est précisément cette ambiguïté qui est au cœur du projet.
Mare Nostrum est né simultanément comme un poème et comme une série d’images. Les deux ne constituent pas l’illustration l’un de l’autre, mais les deux versants d’une même œuvre consacrée à la Méditerranée, à sa beauté et à sa mémoire.

La mer y apparaît d’abord dans sa dimension sensorielle et solaire : le bleu du lapis-lazuli, les cyprès, les coquelicots, la lavande, le thym, l’origan, les agrumes, le jasmin, l’huile d’olive et le miel. Elle est la mer d’Ulysse, des mythes anciens, des chants, des ruelles et des civilisations qui se sont succédé sur ses rives.
Mais cette lumière est progressivement traversée par l’histoire.
Les colonnes brisées, les terres desséchées, les incendies, les exils, les barques, les massacres et les noyades font apparaître une autre Méditerranée : celle des peuples déplacés, des frontières, des guerres et des morts anonymes.
La mer qui fut celle des dieux et des héros est aussi devenue celle des naufrages.
Ulysse et le migrant contemporain se rejoignent alors dans une même figure de l’errance. L’un appartient au mythe, l’autre à notre présent, mais tous deux sont confrontés à la mer comme espace de passage, d’espérance et de danger.
Les images et le poème font également dialoguer les différentes strates de la civilisation méditerranéenne : les mondes grec et romain, l’héritage byzantin, les cultures arabes et andalouses, les traditions populaires et les paysages contemporains. Rien n’y est véritablement isolé. Chaque époque semble porter les traces de celles qui l’ont précédée.
Le titre prend alors un sens nouveau.
Après avoir été le « notre » des empires, Mare Nostrum devient ici une question : qui peut réellement dire « notre mer » ?
À Rome ? Aux empires qui se sont succédé ? Aux nations qui se disputent ses frontières ? Aux peuples qui vivent sur ses rivages ? Aux exilés qui la traversent ? Ou aux morts que ses eaux ont engloutis ?
Le « nostrum » n’est plus une proclamation de propriété. Il devient une interrogation.
Peut-être parce que cette mer n’appartient finalement à personne.
Elle est la mémoire commune d’une multitude de peuples qui, depuis des millénaires, se rencontrent, s’affrontent, se mélangent, partent et reviennent sur ses rives.
Mare Nostrum est ainsi une mer de lumière et de cendres, de naissance et de tombeau, de mythes et de massacres, de désir et de perte.
Une mer que les hommes ont toujours voulu posséder, mais qui demeure insaisissable.
Mare Nostrum.

Textes & Peintures digitales © Roland Ezquerra