Roussikon

Aghios Panteleimon saint Silouane

 

Devant le bureau des pèlerins d’Ouranopolis, porte d’entrée du Mont Athos, Luc patiente sous une pluie battante en attendant d’échanger le certificat obtenu la veille à Thessalonique par Stavros contre le précieux diamonitirion. Le sésame en poche, pestant contre l’averse, il embarque sur le navire qui les transportera à Daphni et retrouve Stavros en conversation animée avec un moine.

«Cette pluie ne s’arrêtera jamais?

En ce jour là se fendirent toutes les fontaines du grand abîme et s’ouvrirent les écluses des cieux… genèse 7.11… mais je vous présente l’archontaris Andrei qui me disait justement que le temps devrait s’améliorer dans la matinée. Il nous offre l’hospitalité jusqu’à demain matin en son monastère d’Aghios Panteleimon d’où nous gagnerons Karyès demain.

-Pourquoi attendre?

-L’expertise de l’icône nécessite un minimum de préparation. Mes amis du Roussikon vont nous y aider.

-Roussikon?

-L’autre nom d’Aghios Panteleimon donné par les grecs car les russes tel Andrei en forment la majorité des occupants.»

Le bac chargé de pèlerins , de moines et de denrées diverses largue les amarres.

«Nous arriverons dans une heure environ dit Andrei dans un anglais fortement teinté d’accent russe.

-Pourquoi nous aideraient-ils? Demande Luc

-Parce qu’ils m’aiment bien sans doute répond Stavros en souriant.

-Voyez vous ça… l’amour du prochain! Très chrétien ma foi. Vous espérez me faire avaler ça? La présence de Léa ne les dérange pas non plus je suppose? Fi de l’abaton!

-Évitez de prononcer son prénom ici on ne sait jamais. Pour vous répondre , je reprends l’histoire où nous en restions hier soir.

Paul Montague Ellis disparaît en mer… en réalité il trouve refuge sur le jardin de la vierge.

-Quelle diablerie du destin! Un soviet au pays des startsy.

-Très drôle Luc mais le naufrage et ma résurrection sous les espèces de Stavros ne doivent rien à l’humour noir du sort. A la vérité, la genèse de mon plan remonte à l’expérience de la guerre aux cotés des combattants de l’ELAS. En travaillant pour deux maîtres, l’Empire britannique et l’Union soviétique, je comprenais, tardivement je le confesse, à la mort de Vélouchiotis très précisément, qu’ils trahiraient sans vergogne les femmes et les hommes de l’armée de libération. La suite me donnait tristement raison. Ensuite, ma participation en tant que psychologue à la libération des camps de concentration, la guerre froide et enfin la guerre civile en Grèce … Tout cela me décidait à faire défection.

-Mais de quel coté? Celui de sa Gracieuse Majesté? Staline? Les États-Unis?

-Je voulais faire défection à tous les camps! Sachant que tôt ou tard à la suite de Burgess, Philby et consorts , les britanniques me démasqueraient, je me résolvais à disparaître, pour, sous une autre identité, retrouver un petit réseau d’amis sûrs que je connaissais depuis la guerre.

-En Grèce.

-Oui.

-Ici, sur la Montagne Sainte, au monastère d’Aghios Panteleimon!

Le jardin de la Vierge

Moine du Mont Athos

   

https://www.youtube.com/watch?v=BYnv6fPeWlU                           

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A Thessalonique, Vassili note la liste de fournitures que Léa souhaite pouvoir emmener au mont Athos pour examiner l’icône. Loupe éclairante, lampe à ultraviolet pour mettre en évidence certaines réparations, falsifications ou restaurations anciennes.

« De la lumière rasante qui permet de juger la qualité de la matière picturale et donc la maîtrise de l’artiste en soulignant entre autres la direction de la brosse du pinceau, lumière infrarouge pour voir les tâches témoignant de la présence de restaurations et retrouver le dessin préparatoire. On fera l’impasse sur la macrophotographie qui facilite la lisibilité du coup de pinceau et le microscope dit-elle en riant.

-D’autres examens comme les examens chimiques ou radiologiques pourraient me livrer de nouvelles indications. Bon… je m’en passerai. Il faudrait aussi que je procède à une véritable enquête auprès des personnes ayant côtoyé l’artiste ou son œuvre comme le cercle familial ou amical, des auteurs d’ouvrages ou catalogues raisonnés, des musées, des historiens, des critiques d’art, etc. Si il ne s’agissait pas de rester discret j’appellerai bien un restaurateur qui vit ici. Ses connaissances très pointues m’aiderai pour étudier les coups de pinceaux de l’artiste puisqu’il doit mimer sa technique. Il pourrait même m’aider à déterminer l’époque et les matériaux et donc de participer à la démarche d’authentification.

-En effet nous devons rester discrets et mettre le moins de monde possible dans la confidence. Pensez vous pouvoir y arriver?

-En tant qu’historienne d’art mes connaissances théoriques me permettent d’établir des liens entre les styles, les époques et les artistes et avec l’expérience … Je dirai que oui mais je ne peux garantir le résultat à 100%.

-Avez vous besoin d’autres choses?

-Des vêtements noirs mais je m’en occupe. On se retrouve ici juste avant de partir disons 11h?

-Très bien. J’espère pouvoir tout trouver.

-Je n’en doute pas. »

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Sur le bateau

Le Saint Esprit?

Les ailes soutenues par la brise, des goélands raillent autour du bateau en décrivant leurs orbes réguliers. Les contours de Daphni, noyés dans la brume, apparaissent à mesure qu’elle se lève et révèle au loin le profil du mont Athos, point culminant de la Sainte Montagne. Le bateau accoste à la jetée. Quelques bâtiments administratifs s’étalent le long de la cote.

«alors se fermèrent les fontaines de l’abîme et les écluses des cieux, la pluie ne tomba plus du ciel… genèse 8.2 cite Stavros en souriant à Luc.

Qui réplique :«Sors de l’arche, toi et ta femme, tes fils, et les femmes de tes fils avec toi. .. genèse8.16»

-Bravo! J’ignorais vos connaissances bibliques.

-Des réminiscences de mes séjour chez les jésuites.

-Allons, rejoignons notre ami russe qui nous attend sur le quai avec les trois mulets.

-Je vous présente le frère Séraphin. Le vadonaris du monastère, celui chargé du transport et des animaux de bat dit Andrei à l’attention de Luc. Il parle le russe et le grec. Prenez une monture.

-Non merci, je préfère marcher répond Luc.

-Comme vous voulez. En route.»

https://www.youtube.com/watch?v=gzM9BybGao4

La petite troupe chemine sur le sentier qui serpente sur le bord de la mer. Au loin, au milieu des cyprès, Luc aperçoit les bulbes des églises puis en progressant, une pléiade de grands bâtiments à plusieurs étages aux centaines de cellules à l’aspect d’une petite cité avec ses hautes bâtisses composant son enceinte où s’en distingue le catholicon.. Enfin, en entrant dans la vaste cour, il découvre les constructions baroques , les façades colorées, les croix haubanées, les dédales de ruelles, la forme caractéristique des coupoles des clochers. La Sainte Russie.

A l’invitation de l’archontaris, ils pénètrent à l’intérieur par des salons décorés de portraits des familles impériales depuis l époque de Pierre le grand, de vues de st Saint-Pétersbourg, de samovars…

Andrei conduit Luc vers le xenôn que chaque monastère possède, aile réservée aux visiteurs laïques et étrangers où il dormira au premier étage dans une cellule individuelle donnant sur la cour.

Mont Athos

Liturgie au Mont Athos

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Après trois heures de route à travers les paysages somptueux de la Chalcidique jusqu’à Trypiti, un peu d’attente et quelques minutes de ferry, Vassilis et Léa arrivent à Ammouliani une petite île du golfe Aghios Oros non loin du Mont Athos.

En conduisant sur une petite route chaotique vers la maison qu’il possède sur la pointe sud, Vassilis explique à Léa qu’ils partirons d’ici en bateau pour rejoindre le mont Athos.

-Je vais préparer tout ce qu’il faut maintenant et nous aurons tout demain pour nous reposer. En attendant cette maison est la votre. Si vous descendez les quelques marches qui mènent à la mer vous verrez le petit garage à bateau où je serai. En continuant sur votre gauche vous trouverez une petite crique à l’eau limpide et une minuscule plage de galets ou pousse quelques arbres qui vous protégerons du soleil. Jamais personne n’y vient.

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Sous l’égide de Stavros, Luc visite le monastère cénobitique entre mer et colline boisée.

-Très impressionnant, très slave.

-Oui en effet. Il pouvait accueillir deux mille cinq cent moines et le réfectoire peut recevoir un millier de convives.

-On dirait une petite cité avec ses hautes bâtisses qui composent son enceinte.

-Allons voir le katholikon vous y verrez des fresques typiques de l’art russe. Ensuite je vous montrerai les trésors du monastère qui comprennent de nombreuses icônes, surtout russes, et la riche bibliothèque qui possède plus de 20.000 livres grecs et russes dont notamment deux manuscrits enluminés, Évangile des XIe-XIIe siècle et les homélies de Grégoire de Naziance, du XIIe siècle. Je vous fais grâce de la visite à l’une des plus grosse cloche du monde.

-Saint Silouane vivait ici je crois?

-En effet

-Je vous en parle car je connais une œuvre du compositeur estonien Arvo Pärt intitulé Silouans songs.

-J’ignorais.

-Après

l’écoute de cette œuvre je fis quelques recherches et lectures sur lui et quelque chose me frappa.

Parmi toutes ses expériences spirituelles l’une d’entre elles, en 1906 je crois, tient une place particulière, un pivot décisif dans sa vie. Une nuit, alors qu’il priait en proie à une profonde détresse, il adresse à Dieu ces mots: «Seigneur, tu vois que je tâche de te prier avec un esprit pur, mais les démons m’en empêchent.» Il reçoit en son cœur cette réponse: «Les orgueilleux souffriront toujours des démons.» Silouane reprend: «Alors, Seigneur, enseigne-moi ce que je dois faire pour que mon âme devienne humble», et de nouveau reçoit dans son cœur «Tiens ton esprit en enfer, et ne désespère pas.»

Ils ne savent pas ce qu'ils font

Ne pas désespérer

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Les ombres s’allongent sur Ammouliani. Vassilis regarde Léa sur la petite crique où elle se tient nue allongée sur un rocher où la mer se brise doucement. Il se remémore la description de Stavros. Il pense à autre chose que des déesses incarnées.

Quelque chose de terriblement et primordialement grec car de Grèce, d’Athènes précisément jaillit à la face du monde la toute première femme représentée entièrement nue dans sa beauté première. Une jeune prostituée, scandaleuse hétaïre croisa le regard de Praxitèle en quête d’un modèle pour son projet de statue de Lêtô: insolente et indolente, aux yeux crachant littéralement le feu, cette sauvageonne au tempérament de braise empoisonna l’âme de l’artiste au point que ces deux-là révolutionnèrent la sculpture. Le soleil couchant fait briller de fines gouttelettes d’eau sur la fine et drue toison pubienne de Léa.

Vassilis se déshabille et plonge dans la mer en pensant à Euripide et son Iphigénie en Tauride.

«La mer lave toutes les souillures des hommes»

Praxitèle

Le premier nu