Euskadi

Ramon aux grottes de Sare

Il ne faut guère plus de quarante minutes à Philippe et Ramon pour parcourir la trentaine de kilomètres entre l’aéroport d’Hondarribia et le parking des grottes de Sare d’où les deux hommes suivent un chemin à droite qui s’élève rapidement au milieu de blocs de poudingue. Ils le quittent au bout de dix minutes en franchissant une barrière pour un sentier à gauche, juste après un gros chêne isolé. Ils distinguent des affleurements rocheux qu’ils contournent pour arriver trente mètres plus loin devant une falaise de calcaire compact exposée au sud.

-Voilà Ramon. Ici on trouve un calcaire solide mais qui manque un peu d’adhérence. Tu vas pouvoir te tester sur à peu près tous les styles d’escalade: dalles garnies de bacs, mur vertical et technique, petits surplombs, bombé teigneux, ou gros dévers à concrétions. Une corde de 30m et huit dégaines suffisent. Tu te sens prêt?

-Je crois que oui.

                                                                                              *

Lorsqu’il sonne chez Vassili Damianakos, Stavros rumine encore les informations inquiétantes de Sotiris Kazantzides. Un puzzle composé de «credit default swap», «over the counter», les comptes de l’état et la banque d’investissements Chrissokyrios-Tsades. Il se demande s’il ne faut pas y rajouter, après lecture de To vima, Elefthérotypia, I kathimerini et Rizospastis: la BCE et le taux des obligations. Pour l’instant, à son grand déplaisir, les morceaux restent épars. De l’intérieur, filtre la voix de Vassilia chantant l’aria « com’e bello » du Lucrèce Borgia de Donizetti, seule éclaircie sous l’averse tropicale qui arrose Stavros. Dés qu’il ouvre la porte, Vassili remarque la morosité du moine. En le conduisant par le couloir tapissé de livres et de photographies vers le salon où patientent Astréa et Stratis, il interroge son ami sur la cause de son amertume. Stavros répond par une provocation, trop grossière pour que le subtil écrivain y cède, en agitant sous son nez la liasse humide des quotidiens.

-Tu lis les pages économies? Tout le monde se focalise sur les incendies et personnes ne prête attention à la situation économique du pays… aussi malsaine que surréaliste!»

Vassili prend le bras de Stavros, tentant par ce geste d’atténuer son courroux et répond du ton patelin qu’on prend pour calmer un patient énervé dans un asile psychiatrique.

-Bien sur, bien sur mon ami mais comme d’habitude non? L’homme de foi, interloqué, se plante au milieu du corridor face à son interlocuteur.

-Comme d’habitude? Comme d’habitude dis-tu? Tu plaisantes? Avec des obligations dépassant 8%!

-Ah! Répond piteusement Vassili qui ne comprend rien et qui songe qu’un détour par la cuisine s’impose. La vue d’un «Haut Brion» calmera l’anachorète œnologue. Mais Stavros poursuit.

-Les banques bénéficient de fonds de la banque centrale européenne qui ne leur coûtent que 1%. Tu comprends le bénéfice qu’elles en tirent.

-J’entends bien, elles s’enrichissent sur le dos de l’état et donc sur celui du peuple grec» plus que deux mètres … mais le moine s’arrête. Vassili gémit intérieurement.

-Plus grave, des renseignements fournis par le petit fils de Stratis m’inquiètent. Pour l’instant il ne s’agit que d’un soupçon, une découverte de Kyriaki la fiancée de Sotiris. Je ne sais comment, elle accède au système informatique de la banque de Chrissokyrios et Tsades qui semble t-il aide l’état à falsifier ses comptes! Si cela ce confirme, à quelques semaines des élections, je te laisse imaginer les conséquences!»

Les deux hommes reprennent leur marche, atteignent enfin la cuisine. Vassili prend une carafe où décante un vin rouge. Stavros lit l’étiquette de la bouteille posée sur la table.

«Panaghia! D’où sors-tu ce nectar, bandit!»

                                                                                                  *

Le pélican noir

Le rêve de Luc

Des pélicans noirs survolent Stavros qui prie aux cotés du roi de Syldavie. L’ombre des oiseaux dessine sur le sol des croix fugitives qui disparaissent dans une fosse où se précipite un evzone enveloppé dans le drapeau grec. Le souverain Muskar XII, entouré d’une cour de vassaux en vestes à brandebourg, agite le sceptre d’Ottokar au dessus de la tombe creusée pour Constantin Hiotis. De la brume du lac apparaît la barque de Lazaros. A sa proue se tiennent debout Sophia en armes et son fils vivant. Assis au centre de l’embarcation Stratis porte l’Axion Esti. Flottants au dessus de cet équipage, les yeux glaciaux d’Astréa sondent l’âme de Luc. Ils y découvrent descendant le Danube une barge transportant une gigantesque statue déboulonnée de Lénine. Harvey Keitel erre dans le labyrinthe cérébral jusqu’à ce que le coup de feu d’un tireur embusqué réveille Luc, moite, le cœur affolé par l’adrénaline. Hagard, il ne voit que la route grise et mouillée à travers le pare-brise balayé par les essuie-glaces. En se passant la main sur les yeux il demande à Léa.

-Où nous trouvons nous ?

-A quelques kilomètres de Florina.

-Florina? Murmure-t-il…Le Regard d’Ulysse!

-Comment?

-Rien, rien … Tu veux que je conduise?

-Inutile nous arrivons. Nous allons manger. Tu prendras le volant après.

-Il ne manque que Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni. dit Luc. Sais tu que le personnage d’«A» le cinéaste interprété par Harvey Keitel dans «le regard d Ulysse» naquit ici?

-Exact. Je rêvais de lui dans la voiture. Angélopoulos doit aimer la région malgré l’archevêque Kantiotis qui voulait empêcher le tournage du«pas suspendu de la cigogne» et menaçait même le réalisateur et les acteurs d’excommunication!

-Je me souviens de cette histoire. Il me semble que quelques années plus tard, il voulait récidiver avec les politiciens qui encourageaient l’ouverture d’un casino à Florina.

-Il ne plaisante pas l’archevêque!»

Abrités sous un parapluie, ils déambulent le long de la rivière Sakouléva dans la bruine et le brouillard au travers desquels scintille l’enseigne lumineuse d’un restaurant.

«Ah! Voici… taverne Takis… entrons» s’exclame Léa en refermant le riflard.

                                                                                                        *

Thessalonique

Dégustation pluvieuse

Installés dans le salon, Astréa, Stratis et Vassili attendent que Stavros finisse d’examiner la limpidité et la brillance de son verre de vin. Il en observe la robe foncée.

-Gage d’un grand vin… extraction et cuvaison soignées, faible rendement, veilles vignes… pense-t’il.

Il fait ensuite doucement tourner le vin dans son verre et regarde les parois pour voir les jambes apparaître. Il ne prête aucune attention aux mouvements d’impatience de ses amis.

-Voyons le premier nez maintenant.

Le verre immobile, tenu par son pied, il flaire le vin par saccade pour apprécier les arômes les plus volatiles puis il passe au deuxième nez : il imprime un mouvement giratoire au verre pour y faire tourner le vin accroissant ainsi la surface d’évaporation et l’oxygénation pour que s’exhalent les molécules les plus lourdes. Pour le troisième nez, réservé aux vins vieux, il procède comme pour le deuxième mais en cassant le dernier mouvement pour que les arômes les moins volatiles se manifestent.

-Boisé du chêne… Purée de mure… Noyaux de cerise…ah! Oui … une touche de cassis…et puis… oui, un rien de la douceur amère de la mangue.

Vient la phase la plus délicate, la plus difficile, de la dégustation tant les perceptions diverses et complexes concernent plusieurs sens: l’examen en bouche.

                                                                                                     *

Les quelques clients de la taverne ne remarquent pas l’arrivée de Léa et Luc tant ils s’intéressent au discours du premier ministre en direct à la télévision. Dés la fin de l’allocution, les images habituelles de destruction s’enchaînent. Les incendies d’Olympie et d’Eubée semblent circonscrits mais la situation en Attique inquiète.

-Que dirais tu de goûter les spécialités de Florina: Poivrons cuits au four avec vinaigre et huile d’olive en entrée? Suivi de gyros pour toi et de tzoutzoukia pour moi…Que nous arroserons de …

-D’eau ou à la rigueur de soda. Je te rappelle que nous devons arriver à Thessalonique et que tu conduis.

-Bien. répond Luc dans un soupir.

-Que penses-tu du type qui nous filait? Demande Léa

-Pas très doué. Pas un pro de chez nos amis espagnols! Pourquoi nous suivait-il. Voila une bonne question. Première hypothèse: un voleur.

-Non, un voleur tente au moins de piquer quelque chose. Là rien du tout pas le moindre essai.

-Deuxième hypothèse: On suppose qu’il s’agit d’un meurtre, que l’assassin de Constantin Hiotis nous remarque en train d’escalader «la cloche» et il craint notre témoignage.

-Il s’assure en nous suivant que nous ne savons rien et que nous ne contactons pas la police? Mouais… tiré par les cheveux. De plus je ne vois pas comment il pouvait nous identifier clairement, la voie se situe trop loin de Roussanou. À part Thanasis ou Eléni et Yannis, personne ne savait ce que nous faisions.

-Troisième hypothèse: un lien avec les Kazantzides ou avec Stavros voire les deux…

-Ou, quatrième hypothèse: quelqu’un s’intéresse à nos relations avec les Kazantzides et/ou Stavros. La question devient: Qui nous fait suivre et non qui nous suivait?

-Élémentaire mon cher Watson.

-Espèce de Sherlock de mes…

-Allons! Pas de grossièreté, voici les hors-d’œuvre, pipériès florinis» interrompt Luc.

                                                                                      *

«Violence, notes empyreumatiques, finesse du moka…bien sur un rien du grillé de la praline.

Dans le salon de Vassilis, la dégustation prend fin à la grande satisfaction de Stavros qui pose son verre sur une table basse et à celle aussi du trio de ses amis qui se demandaient quand ce cirque finirait. Quelque part dans la maison Vassilia entame un air de Bellini, le Casta diva de Norma.

https://www.youtube.com/watch?v=fKwcrA0y1OE

Astréa prend la parole:«Bien, Stavros semble disponible maintenant, nous pouvons faire le point? Des nouvelles de Luc et Léa?

Stavros ne répond pas à la pique d’Astréa et en guise de réplique se ressert un verre qu’il s’abstient tout de même de porter à ses lèvres.

-je les vois ce soir en compagnie de Vassilis. Nous les prenons à leur hôtel puis nous irons au prinkipessa rue Filikis etairias, derrière le club des officiers prés de la tour blanche vous connaissez non?

Comme personne ne répond, il boit une petite gorgée de vin qu’il envoie vers le fond de sa gorge puis le fait revenir en avant. Il aspire alors un peu d’air par les lèvres pour le diffuser et le réchauffer puis l’avale.

«Persistance aromatique,notes giboyeuse de cuir et de fruits bien mûrs, tanins fondus d’une très grande douceur…superbe harmonie songe t’ il en reposant le verre.

-Je pense les convaincre de nous aider, examiner les icônes y compris l’Axion esti.

Stratis muet jusque là, penche son buste vers l’avant, appuyé des deux mains sur sa canne et demande ironiquement à Stavros:

-Alors là, dis-nous comment tu vas t’y prendre!

                                                                                                *

La pluie continue de tomber sur Florina quand Léa et Luc sortent du restaurant. Chemin faisant vers la voiture, ils finissent la discussion abandonnée pendant le repas.

«Il ne faut pas perdre de vue que Stavros…

-Pouvait tuer Costa termine Léa

-Comme tu y vas! Je voulais juste te dire qu’il s’agissait de son dernier interlocuteur.

-La soirée avec Stavros s’annonce intéressante! Je te prépare une petite surprise.

-Tu sais que je n’aime pas ça. Que mijotes-tu?

                                                                                                    *

Astréa et Stratis partis, Vassilis et Stavros se retrouvent seuls autour d’un kounéli stifado histoire de ne pas finir la bouteille d’Haut Brion le ventre vide.

«Parles moi de Léa demande Vassilis

-Elle porte une chevelure de boucles brunes qui cache partiellement un visage fin et harmonieux où ses yeux luisent d’une lumière limpide d’aygue-marine. Pour tout dire elle semble la synthèse d’Artémis, d’Aphrodite et d’Athéna. Un corps puissant, délié, équilibré que l’on imagine de taille à capturer le sanglier d’Erymanthe. Les formes d’Aphrodite et le cerveau d’ Athéna. Elle enseigne à l’université, entend le grec et écrit des ouvrages érudits sur les icônes. Elle possède une mémoire précise et fidèle selon Sotiris.

-Diable Stavros! Ta description me fait penser qu’Éros traînait par là lors de votre rencontre!

Ne dis pas de bêtise! Tu verras ce soir qu’elle possède aussi quelque chose qui me fais penser au chant XXIV de l’Iliade lorsqu’ Homère parle de la μοῖρα:«voici venir la mort et la moire toute-puissante.»

-En tout cas selon ton portrait, je ne vois pas comment nous la transformerons en homme !

                                                                                          *

Paysage urbain

Quand on arrive en ville…

«Pourquoi faut il que les entrées de villes rassemblent toujours et partout toutes les horreurs du monde?

-Et encore ne te plaint pas! Le mauvais temps nous en cache une partie.

-Exact et remercions aussi le constructeur de cette voiture pour l’aération défaillante qui embue les vitres maugrée Luc .

Cesse de râler concentre toi sur la circulation. Nous roulons sur Kountouriotou je crois?

-Exact

-Continues tout droit jusqu’à la place Eleftherias et tu prends la première à gauche après la place. 

-Nous y voici…léoforos Nikis

-Parfait vire à gauche …Eleftheriou Vénizélou… super! Dés que tu vois une place tu la prends je vois l’enseigne de l’hôtel.

reflets dans un pare-brise

ondée grecque

                                                                                                *

Kyriaki et Sotiris aiment s’asseoir en haut de la Pnyx où naquit la démocratie, dans l’hémicycle dont la forme épouse le sommet de la colline, pour écouter les voix fantômes de Démosthène ou Périclès. Pour l’heure ils ne leur semblent percevoir que le rugissement assourdi des flammes au loin qui menacent l’Attique et dont la fumée obscurcie l’horizon.

-Des hommes observent le magasin de Kadanski.

-Comment le sais tu?

-Pétros, Panayotis et des amis le surveillent et me rapportent qu’un homme âgé tourne autour toujours suivi peu après d’un autre homme plus jeune.

-Tu penses qu’il s’agit de celui que Stratis et Astréa recherchent?

-Je ne sais pas. J’attends que me parviennent des photos et je les soumettrai à mes grands parents.

-Crois tu que cela va bientôt cesser?

-Quoi?

-Les incendies. Je ne comprends pas comment on peut en arriver à ce stade.

-Tu sais bien qu’ils ne surviennent pas tout seuls. Les incendies de forêts sont pour moitié dus à des incendiaires qui mettent le feu volontairement ou par mégarde.

-Je sais cardia mou. Mais leur propagation? Des hectares et des hectares…

-Pas de politique forestière, plus de débroussaillages et de nettoyage des forets, pas assez de pompiers , pas assez d’avions de lutte contre les incendie, nous préférons investir des sommes folles en achat d’armes!

-Penses tu qu’ils vont arriver ici?

-J’aimerai me tromper mais je te répond oui sans aucun doute! Pas jusqu’à Athènes mais dans la proche banlieue sûrement.

-D’où te vient cette certitude?

-Je vais t’expliquer mais pas maintenant. Vient il faut que j’appelle mes grands parents. Ensuite si tu veux nous pourrions aller manger à Pérama? Tu sais là où on peut écouter de la musique?

-Et ensuite une glace place Eleftheria à Korydalos?

-Je ne peux rien te refuser! En particulier une glace…

*

Dans la chambre du palace hôtel, Léa raccroche le téléphone tandis que Luc finit de prendre une douche.

-Le type à la réception vient de me donner l’adresse d’un café internet juste à coté dans la rue Tsimitis.

-Quoi?

-Rien je vais faire un tour, je reviens dans une heure.

-Où tu vas?

-Je viens de te le dire! Un café internet à coté.

-Pourquoi?

-Juste fignoler la petite surprise que je te prépare pour ce soir» dit elle en claquant la porte, laissant Luc râler tout seul.

                                                                                                 *

Astréa prévient Sotiris qu’ils arriveront à Athènes dans deux jours puis remercie son petit fils.

-Alors? Demande stratis

-Sotiris me dit qu’un homme âgé rode autour du magasin de Kadanski.

-Démétrios?

-Il n’en sait rien pour l’instant mais il pense pouvoir obtenir des photos et nous les montrer.

-Nous partons donc pour Athènes?

-Oui, je vais demander à Angélos Vroutsi de nous préparer l’appartement.

                                                                                                         *

A Athènes , Sotiris sort de la cabine téléphonique et rejoint Kyriaki qui l’attend à la station de métro de Thissio pour gagner le Pirée puis prendre un trolley pour leur appartement de Kératsini. Là, kyriaki se change, enfile une robe noire qui la déshabille plutôt qu’elle ne la vêt et chausse des escarpins dont les talons concurrencent les buildings de Manhattan. Ils prennent la moto de Sotiris qu’elle enfourche sans vergogne. Sotiris prie que la robe tendue sur les formes de sa compagne résiste au trajet pendant qu’ils filent vers Pérama sur léoforos  Dimokratias en longeant les installation portuaires de fret commercial , de conteneurs, de bassin de radoubs, de chantiers navals à l’abandon. Arrivés au bout de la presqu’île de Pérama où attendent les ferry pour Salamine, ils garent la moto prés d’un restaurant d’où s’échappe un flot de musique. Le soleil se couche sur le port: du Pirée, à l’est, en passant par les chantiers navals de Skaramangas, les raffineries de pétrole d’Aspropyrgos, jusqu’à à Eleusis.

                                                                                                       *

musique

Blues grec

Quand Léa revient, Luc, Stavros et un inconnu discutent dans le salon de l’ hôtel. Après les salutations et présentations , ils prennent la voiture de Vassilis. Stavros explique à Luc et Léa que Vassilis les conduit dans un endroit où ils pourrons écouter du rébétiko, boire de l’ouzo et manger des mezzés.

-Ce soir, nous pourrons entendre une branche un peu méconnue du rébétiko, celle inspirée et crée par la diaspora juive et les romances judéo-espagnoles. Mais connaissez vous ce que certains nomment le blues grec? Demande Vassilis.

-Un peu répond Luc. Une musique aux accents orientaux importée de Turquie par les fumeurs de haschich ,les prostituées et les mauvais garçons.

-Exact. La grande époque se situe entre les deux guerres. Mais je vous rassure l’endroit où nous allons ne ressemble pas aux tékkés d’antan et nous n’y craindrons pas les sbires de Métaxas!

Il tombe des hallebardes sur Thessalonique et Vassilis ne s’embarrasse pas pour se garer. Il grimpe allègrement sur le trottoir, s’arrête devant la porte du prinkipessa et intime l’ordre à tous de descendre. Une fois Léa, Luc et Stavros à l’abri, il s’avance de quelques mètres, toujours sur le trottoir et abandonne là le véhicule sans autre forme de procès.

                                                                                                       *

« Finis donc de m’expliquer pourquoi tu crois que les incendies atteindrons Athènes demande Kyriaki qui attaque avec appétit son plat de moules saganaki.

-La pression immobilière. Nous ne disposons pas de cadastre. Certes nous ne pouvons construire n’importe quoi n’importe où, mais légalement, il n’existe donc pas de délimitation entre forets, terres agricoles et zones résidentielles.

-Je comprends, reprend la jeune femme qui lâche la fourchette pour le verre de robola de Céphalonie. Vraiment excellent ce vin… oui je vois où tu veux en venir: Tu penses que certains propriétaires profitent du vide juridique pour incendier la foret et prétendre ensuite qu’il s’agissait de terrains constructibles.

-Exactement. Et la corruption aidant … les banlieues se construisent ainsi. Certains vont jusqu’à s’interroger sur la coïncidence étrange entre les années d’élection et les incendies. Deux amis que tu connais, Spiros Trimakis et Nikos Xidous.

-Les profs d’éco  à Athènes…

-Oui, ils vont publier bientôt une tribune dans I katimerini. Ils poseront la question suivante: « pour quelle raison les incendies importants surviennent les années électorales…»

Kyriaki reprend un verre de vin, remercie le serveur qui lui sert un plat de rougets pendant que la chanteuse entame «o kyklos tou nérou»

https://www.youtube.com/watch?v=wS3_PYGT55U

Sotiris la regarde attaquer son assiette de poisson et à la voir manger avec tant d’appétit se demande de quand date son dernier repas. Il attend la fin de la chanson avant de reprendre la conversation.

-En cinquante ans, un million neuf cent mille hectares de forêts détruits dont la moitié brûlés lors d’années électorales…

Mais la chanteuse enchaîne avec «Dinata» qui fait lever le nez de Kyriaki de son assiette et frapper des mains toute la salle qui reprend en chœur le refrain.

https://www.youtube.com/watch?v=BIDJCuNVnZE

Pas le temps de respirer que les musiciens reprennent avec «to kokkino fustani»

https://www.youtube.com/watch?v=LW7ZlE_3lNM

et Sotiris s’inquiète de savoir quand Kiki va monter sur la table et danser.

Heureusement, «kima to kima»

https://vimeo.com/76286667

calme tout le monde et Kyriaki reprend ses esprits pour conclure:

«Voilà pourquoi la plupart des incendies arrivent autour de la capitale. Questions subsidiaires: pourquoi, Ekali, la banlieue chic du nord d’Athènes semble protégée?

-Cette question ne trouve pas de réponses glyka mou , et ne débouchent jamais sur des actions politiques.»

Sur la scène le bouzouki attaque les premières mesures de «sinéfiasmi kyriaki»

https://www.youtube.com/watch?v=QR03kMVUZ9k

Sotiris et Kyriaki , comme à chaque fois en entendant cette chanson, vont retenir leurs larmes.

                                                                                                   *

Le patron, ami de Vassilis, installe la petite troupe à la meilleure table sur laquelle une kyrielle de petits plats, du tsipouro et de l’ouzo attendent les convives. Stavros emplit les verres que chacun lève en un toast traditionnel.

-Yamas !

-Bien commençons le repas dit Stavros et écoutons un peu ces artistes.

Sur scène chanteurs et musiciens s’installent. Vassilis se penche sur la table dés que la musique commence pour préciser aux deux français de quoi il s’agit.

-Une chanson d’un certain Pol dont on ne sait quasiment rien, mais à qui nous devons ce très beau et très intéressant rébètiko au rythme extraordinaire

«εμαθα πως εισαι μαγκας»

https://www.youtube.com/watch?v=J3VqzjMbh_4

« ενας αλήτης πέθανε »

https://www.youtube.com/watch?v=f9ieIrjcoSY

-une composition de Kostas Kaplanis coiffeur à Chio. Il jouait du bouzouki et lorsqu’il vint à Athènes pendant l’occupation il abandonna la coiffure pour se consacrer uniquement à la chanson rébètique.

La soirée suit le cours des chants et des explications passionnées de Vassilis. Entre ouzos, raki et mézzés les membres du quatuor échangent leurs impressions sur l’interprétation et la qualité des morceaux qu’ils écoutent avec un soupçon de réserve pour Léa, provocatrice, qui décèle une pointe de misogynie dans le rébétiko. Le chœur outragé des mâles s’insurge. Citant, y compris Luc grand amateur de musique grecque, les auteurs et les textes les plus élogieux sur la gent féminine. Vassilis se fend d’un cours sur le changement radical dans le rébétiko du Pirée, lors de l’arrivée des réfugiés d’Asie mineure en 1923: l’introduction des chanteuses dans un monde jusque là uniquement masculin. A Smyrne, à Constantinople, dans la tradition du café-chantant et du café-aman des femmes chantaient, elles sortaient aussi en famille pour écouter de la musique.  Ainsi apparurent les premières chanteuses de rébètiko et parmi elles plusieurs juives, celles qui se produisaient déjà dans le smyrnéiko.

-Vous allez pouvoir apprécier ces chansons bientôt. Victoria Cohen va monter sur scène et interpréter des chansons que chantaient Amalia Vaka, Victoria Hazan, Roza Eskenazi, Stella Haskil.»

                                                                                                    *

Quelques accessoires de toilette, savon à barbe, coupe chou, blaireau. Flacons de parfum, maquillage, rien de remarquable dans la salle de bain de Léa et Luc. Alèxandros ne voit rien pour l’instant qui puisse intéresser Stavros. Dans la chambre, rangé dans un sac à dos, le matériel d’escalade, des vêtements disposés dans un placard, décidément rien de surprenant. Il s’assoit sur une chaise, les mains dans les poches allonge les jambes et regarde partout tranquillement en se demandant où le couple pourrait dissimuler quelque chose. D’ailleurs, se dit-il, pourquoi cacheraient-ils quelque chose? Il consulte sa montre, encore au moins une heure devant moi se dit-il.

                                                                                                     *

Sur la place Elefthéria, une foule des jeunes gens emplit les cafés, déborde des trottoirs sur les rues. Kyriaki et Sotiris dégustent leurs crèmes glacées en flânant.

-Mes grands parents arrivent bientôt

-Un rapport avec Voulis?

-Certainement. Mais j’ignore encore la nature de la relation entre eux et Voulis.

-Au fait, que pense Stavros de mes découvertes sur les accointances politico-financières entre l’État et un banquier?

-Je ne sais pas. Il songe lui aussi venir à Athènes d’ici quelques jours et voudrait s’entretenir avec moi avant de donner son opinion sur la publication de ces informations. Nicos et Spiros rédigent un rapport détaillé à son attention qui servira de base à une éventuelle édition.

-En attendant motus donc. Il ne faut pas traîner quand même. Ce genre d’infos ne peuvent rester secrètes longtemps.

-Tu crains un piratage ou quelque chose de précis? Une fuite?

-Crois tu qu’on puisse impunément s’attaquer à Chrissokyrios-Tsades group inc? Pirater leur système ne peut pas aller sans risque!

-Crains tu qu’ils découvrent tes traces?

-Tu insultes la créatrice d’«asphyxia»! Et moi par la même occasion…pas mes traces mais une intrusion pourquoi pas …

                                                                                                *

Sur la scène du prinkipessa, Victoria Cohen chante ces romances judéo-espagnoles que de générations en générations les femmes se transmettaient dans les familles juives depuis leur arrivée dans l’empire ottoman, chassées d’Espagne en 1492 .

Stavros profite d’une interruption pour évoquer avec Luc leur séjour au mont Athos et convenir d’un rendez vous pour le départ. Vassilis poursuit l’éducation musicale de Léa.

-voici un rébètiko attribué à Iannis Dragatzi  ou à Kostas Karipis qu’interprétait Roza Eskenazi: «ελενίτσα μου» réplique d’une chanson séfarade.

https://www.youtube.com/watch?v=6Q3017GFe-k&list=RD6Q3017GFe-k&t=36

-Et vous Léa que diriez vous d’une expédition sur la montagne sainte? Demande le moine.

-Ne m’induisez pas en tentation Stavros. Où voulez vous en venir?

-Je vous offre une possibilité unique avec l’aide de Vassilis: examiner vous même l’Axion esti.

-Cela me paraît bien difficile. A part quatre ou cinq prostituées moldaves que leurs passeurs abandonnèrent sur le rivage. Depuis mille ans pas une «créature» ne connaît la montagne sainte.

-Vous oubliez Maryse Choisy une intrépide voyageuse et écrivain, intervient Vassilis, dont nous nous inspirons, Stavros et moi, pour vous faire l’offre suivante. Nous allons vous travestir en homme.

Luc manque tomber de sa chaise, Stavros reprend un ouzo, Vassilis recommence son cours d’histoire du rébétiko au premières mesures de νύχτωσε χωρίς φεγγάρι de Kaldaras que chantait jadis Stella Haskil et dans lequel on peut entendre des bribes d’un chant juif connu.

 https://www.youtube.com/watch?v=mldi3_rwAM0

Léa reste silencieuse, indifférente à la musique et aux bruits qui l’entoure. Curieusement elle pense à Marlon Brando dans « the godfather». La scène où il dit«je vais lui faire une offre qu’il ne pourra refuser.» Elle mesure les risques. Au pire une expulsion…

Victoria Cohen chante παραπονούνται οι μάγκες μας de Iovan Tsaous où l’on retrouve le refrain d’une chanson juive interprétée lors des mariages.

-Comment s’y prend-on? Demande Léa.

-Je mesure la difficulté de la tache mais je possède de nombreuses connaissances dans le milieu de la télévision et du cinéma. Une maquilleuse de mes amis se chargera de vous transformer autant que faire ce peut de façon à faire illusion. De plus votre «séjour» sur le mont Athos se déroulera de nuit et pour la partie expertise dans un l’intérieur mal éclairé que Stavros et ses amis sécuriseront.

-Qu’en pensez vous Léa ? Demande le moine

-Votre proposition m’intéresse Stavros mais inutile de me travestir»

Léa s’avance, pose les coudes sur la table en plaçant sa tête légèrement inclinée entre ses mains. Elle plante ses yeux dans ceux de Stavros et de l’air le plus charmant du monde lui lance:

-Ou devrais je vous appeler Paul Montague Ellis?

Les trois hommes restent interdits. Luc écarquille les yeux, Vassili laisse en suspend la main qui devait emmener un mezzés à sa bouche, Stavros plisse les yeux derrière ses lunettes, fait une moue dubitative, prend une gorgée d’ouzo et demande à Léa:

-Pouvez-vous vous expliquer ma chère?

-Paul Montague Ellis, fils d’Aliénor Montague originaire de Bordeaux issue d’une famille de ce que l’on nomme la «noblesse de bouchon» en Gironde et de Phillip Ellis sujet de sa gracieuse majesté la reine d’Angleterre. Franco-britannique donc et j’ajoute pour faire plaisir à Luc, descendant de philip Web Ellis. Je passe les années de collège. Élève surdoué, vous intégrez Cambridge à seize ans, médecine et études de psychologie avec Ella f. Sharpe vous y apprenez aussi le grec. Je pense que nous pourrions trouver dans ce séjour à Cambridge matière à comprendre un peu mieux votre histoire non?

-Continuez.

-Je résume. Vous vous engagez dans l’armée dés le début du conflit. Le mi 6 vous recrute, comme vous parlez déjà le grec couramment, on vous envoie ici comme agent britannique avec pour mission le démantèlement de l’EAM.

-Exact. Et je découvrais une situation assez inattendue je dois dire. Les partisans de l’EAM contrôlaient et donnaient à la Grèce un certain nombre de choses inconnues. Les communications dans les montagnes, en sans-fil ou par téléphone, des routes réparés et carrossables. Pour la première fois, les bienfaits de la civilisation et de la culture pénétraient petit à petit dans les montagnes. Des écoles, des gouvernements locaux, des cours de justice et des services publics se remettaient à fonctionner. On voyait démarrer des théâtres, des usines, des assemblées parlementaires. Une vie commune s’organisait qui remplaçait l’individualisme traditionnel du paysan grec… l’EAM-ELAS jetait les bases d’un état organisé dans les montagnes grecques. Mais poursuivez!

-Je retrouve votre trace à la fin de la guerre, colonel Ellis. Pour une mission qui consiste en la rédaction d’un rapport sur la situation mentale des survivants juifs des camps de concentration.

-Effectivement. Ce rapport ne constitue pas ma plus grande réussite! Je le confesse… je ne voyais aucune espérance pour ces gens là. J’y concluais qu’à cause du traumatisme, sans précédent par sa gravité, enduré par les juifs dans les camps de concentration, ils ne pourraient plus jamais mener une vie normale, se marier et concevoir des enfants. Vous voyez et entendez sur scène la fille d’une des survivantes de l’holocauste qui vit à Rhodes.

-Par la suite vous obtenez un poste à Washington en 49 je crois?

-Poursuivez.

-Carrière rapide pour un si jeune homme! Puis un jour de juin 51 au cours d’un séjour en Grèce…

-Paul Montague Ellis disparaît en mer dans le naufrage de son voilier au large de la Chalcidique. On ne retrouvera que des restes du navire mais jamais le corps» conclut Stavros.

*

Sur le trottoir face à la sortie du restaurant, Aléxandros attend que Stavros le rejoigne.

-Alors?

-Rien. Juste une bizarrerie, ils planquent leurs passeports très soigneusement. J’ignorais que les suisses tenaient autant à leurs papiers! Ils prennent les grecs pour des voleurs?

-Non je ne pense pas. Mais pourquoi des suisse?

-Mais Stavros tu viens de manger avec eux! Tu ignore leur nationalité? Je fouille leur chambre, je trouve deux passeports suisses au nom de …il consulte son calepin …Léa et Luc Nia demeurant à Lausanne. Tu veux l’adresse?»

-Non merci Aléxandros excellent travail. Je te revaudrais ça. Au fait, authentiques les passeports?

-Aucun doute! Personne ne peut contrefaire les passeports de la confédération helvétique.

-Presque personne Aléxandros, presque personne répond Stavros songeur.