
Ce texte est né d’une lecture du Sonnet 18 de Shakespeare , Shall I compare thee to a summer’s day?, et de la question qui l’ouvre : que devient la beauté lorsqu’elle est confrontée au temps ?
Shakespeare y répond par une promesse d’éternité : tant que des hommes respireront, ses vers garderont vivant ce qu’ils célèbrent. Ce poème prend un autre chemin. Il ne cherche pas à soustraire un corps au temps, mais à le reconnaître dans ce que le temps y a déjà inscrit.
Les photographies qui l’accompagnent ne cherchent pas à illustrer le poème : elles en partagent la matière. Une ombre de feuillage sur une peau, un drap qui garde le pli d’un corps qui n’y est plus, une main posée sur une épaule — rien ne pose, rien ne se souvient d’avoir été jeune. Ce que l’image donne à voir n’est pas un corps exposé, mais une trace : ce que le passage d’une présence laisse derrière lui, sur la peau ou sur le tissu.

Ce qui demeure
Le monde continue sans nous.
Les villes. Les marchés. Les guerres.
Les horloges obstinées à mordre le vide.
Ici, dans le cercle fragile de ta présence,
les horloges oublient leur travail.

Tu n’es pas l’été.
L’été est une fatigue de lumière,
une bête qui respire trop vite,
le sucre déjà tourné dans les fruits.
Toi, tu avances avec la lenteur
des incendies qui choisissent leur bois.
Ils ne se pressent pas vers leur cendre.

Je n’ai jamais cru aux saisons.
Le monde mue comme un serpent
qui laisse derrière lui une peau sans nom.
Les feuilles tombent.
Les villes rouillent.
Les pierres prennent le temps de devenir pierres.

Ton corps n’échappe à rien —
c’est par là que je le reconnais.
Le temps a écrit au coin de tes yeux.
Il a laissé sur ta peau
ce grain que la peau tendue ignore.
Je n’ai pas de mémoire
pour un corps qui n’aurait pas vécu.

Ce qui me trouble n’est pas l’éternité.
C’est sa contrefaçon.
Je veux la chaleur exacte de ta nuque après la marche,
ta paume gardant l’odeur du métal,
comme une pièce garde encore
la chaleur de ceux qui l’ont tenue.

Nous ne nous découvrons plus.
Nous nous reconnaissons.
Ta main sait où aller.
La mienne a cessé de demander au hasard
sa permission.
Il y a dans nos gestes une lenteur,
celle du feu qui sait qu’il a toute la nuit.
Nous n’avons plus peur.
Nous avons le temps
pour arme et pour repos.

Le tissu glisse.
Ta peau ne cède pas.
Elle se souvient.
Dans le lit, nos corps
ne cherchent plus à être neufs.
Ils savent où ils sont.

Demain viendra avec sa poussière administrative,
ses miroirs qui ne mentent plus par politesse,
ses chiffres sans mémoire.
Qu’il vienne.
Il ne saura rien de cette heure
où ton corps contre le mien,
tous deux plus lourds de vie qu’au premier jour,
ont fait perdre au monde
le fil de sa propre ruine.
Si quelque chose dure,
